“Usted es un asesino, usted debe pagar” (Vous êtes un assassin, vous devez payer) crie une femme a l’aide mégaphone en pleine rue de Santiago. Elle s’appelle Julieta et son père a été assassiné par un des hommes du régime de Pinochet. Elle fait partie de la Commission Funa, qui dénonce publiquement, en manifestant, chantant et scandant “Assassin”, les criminels de la dictature chilienne. Car plus de 17 ans après le départ du pouvoir de Pinochet, ses hommes restent impunis.
Le 11 septembre 1973, un coup d’État militaire met fin au régime socialiste de Salvador Allende. Dans les jours qui suivent, des milliers de sympathisants disparaissent, sont tortures, enfermes, et pour la plupart tues. Parmi eux, le chanteur Victor Jara, en quelque sorte le chanteur officiel du gouvernement. Comme beaucoup d’autres, il sera emmené au Stade Chili (et d’autres au Stade National), ou il sera torture, frappe, menace, jusqu’à la mort, par le fameux El Principe.
23 ans plus tard, un groupe de personnes de la Commission Funa entre dans le Ministère du Travail ou travaille Edwin Dimter Bianchi identifie comme étant El Principe. Le groupe se rend jusqu’à son bureau pour faire ce qu’on appelle une funa. C’est a dire une dénonciation publique, face-a-face.
(Pour voir comment ca se passe, vidéo ici)
Il l’accuse publiquement d’être El Principe, et a ce titre, d’être responsable de la mort ou de la disparition de centaines de personnes au moment du coup d’État. Il y a des cameras, les membres de la Commission crient “assassin” et distribuent des documents d’information aux personnes du Ministère. Quand ils se rendent au domicile des “assassins” ils informent leurs voisins qu’a cote de chez eux vit un criminel. Dans la rue des dizaines de personnes sont rassemblées et défilent avec des banderoles, en chantant “El derecho de vivir en paz” (le droit de vivre en paix) de Victor Jara (vidéo ici)
L’existence de ce phénomène de dénonciation publique se justifie par l’absence de justice. Depuis 1990, quand Pinochet quitte le pouvoir, le gouvernement chilien n’a pas puni ces criminels. Il n’y a même pas eu de procès pour définir les responsabilités de chacun et les peines le cas échéant. La réconciliation nationale ne peut pas se faire dans ces conditions la. Les hommes qui ont commis les pires horreurs dans les jours suivant le coup d’État et pendant toute la dictature vivent, travaillent, sortent, en toute impunité. Tellement impunément que la Commission Funa peut trouver sans problème les coordonnées de chacun dans l’annuaire téléphonique. Ces criminels ne craignent rien car la justice chilienne ne les inquiète pas.
Cependant, a voir les images des funas, il y a quelque chose de dérangeant. Il s’agit de délation publique, il y a une certaine forme de violence dans ces attaques, un sentiment de vengeance personnelle. Bien sur, ces dénonciations publiques se justifient par l’absence même de justice, mais il n’y a aucun caractère officiel ou légal de ces actions. Ces hommes restent innocents jusqu’à preuve de leur culpabilité, preuve qui doit être apportée par la justice chilienne. C’est la le but de la funa, non seulement dénoncer publiquement, mais surtout générer une prise de conscience collective et une réaction de la part de la Justice.
Ainsi, a la suite de la funa de Victor Jara, Edwin Dimter Bianchi a été renvoyé du Ministère et son procès est encore en cours aujourd’hui. Mais combien d’autres ne seront pas juges?
A l’image de l’Allemagne qui assume totalement son passe et le régime nazi, le Chili se doit de reconnaitre les crimes commis pendant la dictature de Pinochet, qui est mort sans avoir été jugé ni condamné, et de punir les responsables. C’est bien la moindre des choses pour un peuple qui a souffert et pour toutes les victimes de cette dictature.
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