Traditionnellement, le journaliste, surtout le reporter a l’étranger, voit le monde comme un espace de places, de points. Le journaliste va se rendre sur place pour faire un reportage sur tel sujet. Seulement cette façon de faire ne fonctionne pas toujours, ou du moins, ne rend pas compte de la complexité de certains enjeux, comme nous l’a montre Robert Manoff en cours de Foreign reporting.
Prenons l’exemple de l’immigration. Le journaliste se rend dans telle ville americaine, pour raconter la vie de telle communaute d’immigres. Le travail, la langue, la culture, les problemes de racisme, etc. Voila ce qu’on retrouvera dans son article. Et ce quelle que soit la ville en question, avec peut etre quelques differences mineurs dues aux specificites de la ville je vous l’accorde. Combien d’articles racontent l’eternelle meme histoire qui finalement ne contribue pas beaucoup au debat. J’en ai fait l’experience moi-meme en reportant sur la communaute bresilienne de Boston. Au final, ce que j’avais ecrit aurait pu correspondre, a quelques details pres, a n’importe quelle autre grande ville americaine et/ou communaute immigrante. Pour eviter de tomber dans ce schema, il m’a fallu reecrire mon histoire selon un angle original (je vais la publier bientot).
Regardons de l’autre cote de la frontiere, dans le cas de l’immigration sudamericaine (mais le meme principe fonctionne pour la Mediterranee). Vous avez tous (peut etre moins que les Americains) lu une, voire plusieurs, histoire d’un Mexicain/Salvadorien/Colombien/Bresilien/etc. qui a traverse le Rio Grande au peril de sa vie pour atteindre l’El Dorado, sans parler de sa longue traversee a travers l’Amerique Centrale pour atteindre la frontiere mexicaine (a ce sujet, l’excellent reportage de Sonia Nazario, La Travesia de Enrique – pas encore traduit en francais ?).
Ces histoires sont interessantes, et ces hommes et ces femmes méritent qu’on s’intéresse a eux. Cependant l’immigration est avant tout un flux, des hommes et des femmes qui se deplacent d’un point a un autre pour diverses raisons. Pour un journaliste, il sera plus pertinent de traiter le sujet de l’immigration en terme de flux et non en terme de places. Je crois aux benefices des histoires personnelles pour faire comprendre au lecteur un sujet, seulement il y a ce probleme de sans cesse reecrire la meme histoire qui ne mesure pas suffisamment bien la complexite du phenomene.
Prof. Manoff parle d’une nouvelle epistemologie du journalisme. Celle qui prevaut c’est “go there”, mais pour lui il faut repenser le journalisme. Il faut passer d’un espace de places a un espace de flux, ce qui est plus pertinent au regard de la globalisation qui connecte toutes les places. Aucun enjeu d’ampleur international ne peut etre compris a travers un seul lieu, sinon dans son ensemble. Aujourd’hui, un journaliste peut ecrire depuis son ordinateur sans se deplacer ailleurs qu’a la bibliotheque et en rencontrant/appelant des experts. Qu’on s’entende bien, c’est pour comprendre un flux que se rendre dans differents endroits n’est pas la meilleure methode. Mais pour des tas d’autres sujets, pour couvrir une guerre, une famine ou une catastrophe naturelle, rien ne remplacera le reportage sur place. Il ne faut pas oublier que le journaliste doit voir, doit etre temoin pour etre credible.
Comme flux, citons: les humains, les biens, les idees, le flux electronique d’argent, les maladies, l’information.
Ainsi, pareil que pour l’immigration, la question de la crise financiere ne se comprend pas en terme de places mais en termes de flux. Je pense qu’on peut dire la meme chose du terrorisme. Si vous avez d’autres idees de sujets qui peuvent etre reportes sans que le journaliste se deplace, les commentaires sont faits pour ca (non pas que mon dernier devoir soit de trouver “18 flow stories”…)
Enfin, pour en revenir aux histoires eternellement ecrites, un exemple frappant est celui du rechauffement climatique. Notre professeur se plaignait de lire régulièrement des histoires d’ours polaires (oui mais Knut il est cute quand meme!) a la place d’articles profonds sur le sujet. Je lui faisais alors remarquer que les gens ont besoin d’histoires de ce genre pour s’intéresser a la question. L’exemple conduit au général. S’y perd alors une bonne partie de l’analyse qui serait requise.
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