19 février, 2008

Monde musulman et dictature de la raison - Le Monde 09/02/08

C’est en historien que Pierre-Jean Luizard, chercheur au CNRS au groupe de sociologie des religions et grand spécialiste de l’Irak, s’attaque à la question passionnante et sans doute singulièrement française de la compatibilité entre l’islam et la laïcité. Au siècle dernier, sur les pas de la Turquie de Mustafa Kemal, l’Iran, la Tunisie et l’Irak se sont en effet efforcés d’importer un modèle social et politique venu de l’extérieur. En Turquie, cette introduction relève alors du défi : il s’agit de toute urgence de copier chez le vainqueur ce qui semble constituer sa force pour sauvegarder ce qui peut l’être de son indépendance. L’outil laïc doit permettre de bâtir en toute hâte un Etat-nation pour éviter le dépeçage total et définitif de l’empire ottoman.Cette laïcité d’Etat, laïcité appliquée ” par le haut à des sociétés peu sécularisées “, présente immédiatement un caractère autoritaire qui sera reproduit en Iran et dans les pays arabes. Ce discours ne se remettra pas d’avoir été à la fois importé puis imposé. Car la laïcité prend les traits d’une mise au pas des populations auxquelles elle s’adresse : concassage des particularismes religieux ou ethnique (Kurdes) en Turquie, émancipation ” imposée des femmes “ en Iran dans les années trente, répression féroce des Frères musulmans par le régime égyptien, offensive frontale avec l’islam ” traditionnel “ en Tunisie, tyrannie en Irak…

Cet autoritarisme, assimilé à la modernité en Occident, va de pair avec un système politique hermétiquement clos de parti unique, et un réformisme militaire à la prussienne, qui considère l’armée comme un vecteur indiscutable de progrès, alors qu’elle engendre invariablement abus de pouvoir, jusqu’au coup d’Etat, et corruption.

Ces laïcités autoritaires se définissent également par la tentative avortée de circonscrire l’influence de l’islam dans un cadre bien défini. Différence fondamentale avec la laïcité à la française, à partir de sociétés aux parcours historiques il est vrai bien différents, ” aucun processus de laïcisation n’a jamais débouché sur une laïcité de séparation de l’Eglise et de l’Etat “. Mais, en dépit des efforts déployés pour enserrer la religion dans un système contrôlé par en haut, cette cohabitation va souvent tourner au cauchemar pour ces régimes, comme le détaille avec minutie Pierre-Jean Luizard. Parce que la religion va devenir à la fois un refuge et une contestation silencieuse, souvent la seule possible. Et parce que la réislamisation va devenir le fait d’Etats en délicatesse avec leurs sociétés, réduits à utiliser l’islam comme béquille identitaire pour potentats affaiblis.

C’est vrai en Egypte, où le régime de Hosni Moubarak troque la réislamisation sociale contre le verrouillage du pouvoir (et de sa rente), comme chez les frères ennemis baasistes syriens et irakiens. Au cours de mémorisation du Coran à Damas répond le drapeau frappé du ” Allah est le plus grand “ à Bagdad.

Au final, ces expérimentations se sont donc avérées contre-productives, à l’exception notable de la Turquie. Cette spécificité turque ne va pas cependant sans vengeance de l’histoire, puisque le gouvernement contrôlé par l’AKP ” post-islamiste “, modèle revendiqué des Frères musulmans syriens en exil, y justifie aujourd’hui très précisément au nom de la laïcité la fin de l’interdiction du port du voile islamique à l’université.

Pour Pierre-Jean Luizard, qui abat le masque dès l’introduction de son ouvrage en estimant que la laïcité constitue un préalable au pluralisme politique, le bilan est donc décevant. Sur les décombres de l’autoritarisme laïc, un réformisme islamique a sans doute une carte à jouer.

Gilles Paris

Laïcités autoritaires en terres d’islam de Pierre-Jean Luizard, Fayard, 284 p., 19e.

18 février, 2008

Que disent les candidats du port des armes apres la fusillade dans l’Illinois?

Jeudi dernier, une enieme fusillade a éclaté sur un campus americain, a Northern Illinois University. C’est la cinquieme fois en une semaine que ce genre d’evenements se produit dans des etablissements scolaires, conduisant au total a la mort de 11 personnes (6 pour la fusillade du 14). Deja le 8 fevrier, sans que les medias n’en parlent beaucoup, une femme avait tue deux personnes avant de se donner la mort a l’Institut technique de Baton Rouge en Louisiane.

Il y a eu Columbine, il y a eu Virginia Tech, et pourtant rien a change aux Etats Unis. Lors d’une mini conference de presse avec le Chef de la Police de Boston College, Robert A. Morse, j’avais pose aborde la question des fusillades sur les campus universitaires américains, a savoir comment la Police de BC se prepare a ce genre d’evenements. La reponse fut “eliminer la source de l’incident et proteger les etudiants et le personnel autant que possible.” Il est difficile de faire plus. Les campus americains sont extremement securises avec des bornes d’urgence un peu partout en cas d’agression, et la plupart des universites disposent de leur propre Police Department.

Le problème est ailleurs. C’est celui de la possibilité pour n’importe quel citoyen américain de porter librement une arme. Les fusillades ont beau se multiplier, le libre port des armes n’est pas remis en cause.

Quid de cette question dans la campgne electorale?

On aurait pu croire que la recente fusillade cree le debat au sein de la campagne des primaires. Et pourtant non. Il semblerait que ce ne soit pas un sujet important. Ce qui n’empeche pas de s’interroger sur la position des differents candidats sur la question.

Obama, qui a notamment reagi en tant que Senateur de l’Illinois, a bien entendu fait part de son emotion et de son soutien, blabla. Pour autant, il ne remet pas en cause, loin de la, la vente libre des armes aux Etats-Unis:

“Je pense qu’il y a un droit individuel a porter une arme, mais ceci est sujet a une regulation sensee/ de bon sens (commonsense regulation).”

Dans le meme temps, il dit qu’il faut combattre avec fermeté cette violence :

“Today we offer them our thoughts and prayers, but we also have to offer them our determination to do whatever it takes to eradicate this violence from our streets, from our schools, from our neighborhoods and our cities,” Obama said. “That is our duty as Americans.”

(… nous offrons notre determination a faire tout ce qu’il faudra pour eradiquer cette violence… c’est notre devoir d’Americains.)

Faire tout ce qu’il faut donc, sauf contrôler la vente des armes. Il faudrait demander aux parents et proches des jeunes assassines ce qu’ils en pensent…

A plusieurs reprises dans sa campagne, Obama a assure qu’il n’enleverait pas aux Americains leurs “guns”.

Meme position du cote de Clinton: maintien du droit a porter une arme et bon sens… Sauf que le bon sens ca veut pas dire grand chose, surtout quand il s’agit de personne psychologiquement instables.

Du cote Republicain, McCain en 2007 suite au massacre de Virginia Tech s’etait fermement oppose au controle des armes et avait dit qu’il soutenait avec force le Second amendement.

Quant a Huckabee (oui, il est toujours candidat, malgre tout…), il a aussi rappelé a maints reprises son soutien au libre port des armes.

En conclusion, que les futurs auteurs de massacre, sur des campus ou ailleurs, se rassurent, ce n’est pas le prochain Président des Etats-Unis qui les empêchera de se procurer des armes en toute liberté.

Pour plus d’informations, il existe un site américain sur la position de chacun des candidats sur le Second Amendement (je viens de le découvrir en cherchant pour Huckabee).

16 février, 2008

Prix de la photo World Press 2007, and the winner is…

Il y a une semaine, le Jury du Prix World Press récompensait les meilleures photos de presse prises en 2007. La photo de l’année est celle d’un soldat américain en Afghanistan prise par Tim Hetherington pour Vanity Fair. Elle a ete choisie parmi 80 536 cliches.

G.I. epuise WorldPress 2007

Pour le President du Jury, Gary Knight, “cette image montre l’épuisement d’un homme, d’une nation. Cela nous parle tous. C’est la photo d’un homme au bout du rouleau”.

Pour voir les autres photos primées, rendez-vous sur le site de WorldPress.

16 février, 2008

Playlist vol.I

Quelques coups de coeur (ou juste randomly), pour beaucoup découverts sur Deezer ou MySpace, ou bien recommandés par des amis:

  •  Cocoon est un duo auvergnat compose de Mark Daumail et Morgane Imbeaud. Ils se sont fait connaitre en gagnant le concours CQFD organisé par les Inrock’uptibles. Leur premier album sorti en octobre 2007 s’appelle gaiement “My Friends All Died in a Plane Crash“. Des voix douces et mélodieuses, une musique folk légère, c’est un album prometteur a écouter sans modération le soir avant d’aller se coucher. Mention speciale pour les morceaux Seesaw et Tell me.
  • Kate Nash: jeune londonienne de 20 ans au sourire charmeur, elle est le nouveau phenomene de la scene (Indie) anglaise dont j’avais remarque l’affiche placardee partout dans le metro parisien en janvier sans savoir encore qui elle etait. Son premier album s’appelle Made of Bricks (2007), et Foundations, le premier single, est rapidement devenu un tube. Un  chouette morceau dont les paroles méritent attention “My finger tips are holding onto the cracks in our foundation” (Je m’accroche aux fissures de nos fondations). A ecouter aussi, le dynamique Pumpkin Soup, Mouthwash pour les notes au piano (effet qu’on retrouve au debut de quelques autres morceaux). La demoiselle n’a pas fini de faire parler d’elle! Elle sera en concert a la Cigale le 31 mars.
  • Crystal Castles: Ulrich m’en a parle apres les avoir vu en concert. L’electro trash est loin de faire partie de mes genres musicaux preferes, mais je dois dire que l’ecoute vaut vraiment la peine (avec moderation… si vous voulez pas devenir fous!). Morceaux preferes:  Crimewave, Untrust us, et Alice Practice (les trois premiers du MySpace) apres… j’ai du mal.
  • Hey Hey My My: Deux Julien G. (Garnier et Gaulier), Parisiens, qui comme Cocoon sont sortis de l’anonymat apres avoir gagne le concours CQFD. Pour ecouter leur album eponyme c’est ici. Pour en savoir plus, direction les videos de l’Express.
  • Pour continuer dans la veine Indie, je vous invite a ecouter le groupe anglais The Hoosiers, dont l’album, sorti en 2007 aussi, s’appelle The Trick to Life. J’adore la voix du chanteur, surtout sur les titres “Run Rabbit Run” et “Sadness runs through him”.
  • Allez, un dernier pour la route, Blacks and Blondes, parce que j’aime bien leur morceau Civil Rights et le nom du groupe.

Je vous prepare une prochaine Playlist rap, d’ici la bon week-end en musique!

6 février, 2008

Obama can… mieux faire

Il en a fallu de la conviction lundi soir au Seaport World Trade Center de Boston pour attendre 4 heures dans le froid, les pieds geles, mal au dos, afin d’entendre Obama nous dire, a la veille du Super Tuesday, que le changement est possible et qu’il faut y croire.

 

Je suis arrivee a 18h sur place, soit 2 heures avant l’ouverture officielle des portes, pour assister au meeting de Barack Obama accompagne des Senateurs Kennedy et Kerry, de Caroline Kennedy, et du Gouverneur du Massachusetts, Deval Patrick. Il y avait deja plus de 1 000 personnes attendant, la file n’a fait que grossir au fil des heures. Nous n’avons pu entrer dans la salle qu’a 22h, et encore… derriere des barrieres, loin de la scene parce qu’ils avaient arrete les controles de securite qui prenaient trop de temps… La salle etait plus faite pour des forums ou des salons que pour un meeting politique. Bref organisation totalement a revoir, ce qui n’est pas pour donner une bonne image d’Obama. Pour autant, les Americains autour de nous ne semblaient pas se plaindre plus que ca. Ca doit etre vraiment francais le concept de la protestation…

Le meeting a finalement commence a 22h30 par l’intervention d’une jeune Asian-Americaine maire d’une petite ville du Massachusetts. Le but: montrer que la jeunesse et l’origine n’etait pas un frein, que l’experience ne se mesurait pas en annees, et que “yes, we can” (oui, nous pouvons).

Puis, ce fut au tour du Gouverneur Patrick de parler, plus de trois mois apres avoir annonce son soutien au Senateur de l’Illinois. Il avait alors fait un assez bon discours a Boston Common a l’occasion du rally du candidat dans la capitale de la Nouvelle Angleterre.

Obama avait ete meilleur cette fois-ci d’ailleurs que lundi soir. Il a pris la parole vers 23h apres les interventions successives de John Kerry ancien candidat malheureux de la Presidentielle 2004, et de Ted Kennedy, le frere de JFK dont Obama est percu comme son digne heritier.

La meme jeunesse, la meme fougue, le meme don d’apporter l’espoir d’un changement, d’une nouvelle frontiere. JFK, l’Irlandais catholique, Obama le métis converti au christianisme tardivement et dont le pere etait musulman, ou la preuve que l’on peut reussir sans etre WASP. Souhaitons a Obama qu’il ne connaisse pas le meme destin tragique que l’ancien President.

Discours classique ce lundi soir a Boston. Obama a critique l’administration Bush, sa rivale qui connait le systeme de Washington. Il a mis en avant son experience a Chicago, son bilan en tant que Senateur et ses reussites depuis le debut des primaires. Il a egalement parler de son programme, du systeme de sante a la politique etrangere en passant par l’education. Surtout, il a insiste sur le moment historique qui s’offrait aux Etats-Unis, le moment de changer. Changement et espoir sont les deux mots cles de ses slogans. Clinton et Obama sont tous deux democrates et partagent fondamentalement les memes idees sur la politique sociale, l’economie ou les relations etrangeres. Mais Obama offre du sang neuf tandis que Clinton reste la femme de Bill, un cote dynastie (Bush pere, Clinton, Bush fils, femme de Clinton) qui deplait a beaucoup. Obama seduit les jeunes, il offre du reve, il a l’audacite de ses 46 ans, l’audacite de l’Afro-Americain qui a reussi.

Cependant, Hillary Clinton a aussi de quoi attirer les Americains comme l’ont prouve les resultats du Super Tuesday. Bien que les resultats entre les deux Democrates soient assez proches, l’ex First Lady mène la course. Elle rassure par son experience, elle plait aux femmes, aux plus ages et aux latinos. Ce qui fait craindre dans la presse americaine la division de l’electorat americain, tant Obama et Clinton ont deux publics differents et sont difficiles a partager, phenomene qui ne s’observe pas du cote des Republicains. Il faudra donc attendre les prochaines primaires pour connaitre avec assurance le nom du candidat Democrate, et probablement futur President des Etats-Unis (encore que les Americains seraient capables d’elire a nouveau un Republicain…).

 

PS: Desolee, pas d’elements precis de son discours mais il faut dire qu’apres une longue journee et 4 heures d’attente, j’ai passe le meeting assise parterre et a moitie endormie… Si je retrouve mes notes sur son discours d’Octobre a Boston j’en reparlerai.

1 février, 2008

La dictature, c’est toujours mieux que le communisme!

Voila ce qu’en substance m’ont dit deux collegues chiliennes ce matin. La scene se passe dans la cuisine ou nous travaillons, entre deux sandwiches je leur demande si elles ont deja entendu parler des funas (cf. article precedent), elles me repondent que non. Je leur explique ce que sait et que j’etudie le coup d’Etat chilien en cours d’espagnol. Elles s’interrogent sur ce qu’on en dit. “Bah, ce qui s’est passe en 1973 et la dictature apres”. “Oui mais vous dites que c’est bien ou que c’est mal?” “Mal” je reponds avec evidence. Rire jaune, “mejor que el comunismo” (mieux que le communisme) me repond l’une d’elle. “Le regime de Pinochet fut une bonne chose a tous les niveaux compare a Allende.”

Choc!

Des milliers de personnes ont ete emprisonnees, torturees, et tuees, un peuple entier a ete prive de democratie pendant 17 ans, et des Chiliens trouvent ca bien.

Elles sont nees en 1986-1987, quand la dictature allait vers sa fin, elles n’ont pas vecu le 11 septembre 1973, mais ce qu’elles pensent elles l’ont surement entendu dans leur entourage. Puis, cet apres midi, j’ai vu une video montrant les reactions a Santiago a la suite de la mort de Pinochet. Il y en avait pour pleurer le dictateur et pour dire qu’il etait un grand homme. De l’autre cote de la ville, ceux qui manifestaient leur joie, et dans un meme temps le sentiment d’injustice, puisque Pinochet n’aura jamais ete juge. Comment le Chili saurait-il etre uni si une partie de sa population continue a encenser le regime militaire.

Cette conversation et la video m’ont faite penser a un certain debat qu’on a eu avec mes colocataires il y a 2 semaines, sur l’opportunite de la democratie en Chine. Deux personnes originaires d’Hong-Kong semlaient alors dire que la democratie en Chine bon c’etait pas plus important que ca du moment que le pays a un tel developpement economique. Pour le Chili c’est pareil, qu’importe les morts puisque la classe aisee retrouvait ses privileges.

Etre riche importe plus qu’etre libre… Les dictateurs ont encore de beaux jours devant eux.

30 janvier, 2008

Le Chili n’a pas puni ses criminels

“Usted es un asesino, usted debe pagar” (Vous êtes un assassin, vous devez payer) crie une femme a l’aide mégaphone en pleine rue de Santiago. Elle s’appelle Julieta et son père a été assassiné par un des hommes du régime de Pinochet. Elle fait partie de la Commission Funa, qui dénonce publiquement, en manifestant, chantant et scandant “Assassin”, les criminels de la dictature chilienne. Car plus de 17 ans après le départ du pouvoir de Pinochet, ses hommes restent impunis.

Le 11 septembre 1973, un coup d’État militaire met fin au régime socialiste de Salvador Allende. Dans les jours qui suivent, des milliers de sympathisants disparaissent, sont tortures, enfermes, et pour la plupart tues. Parmi eux, le chanteur Victor Jara, en quelque sorte le chanteur officiel du gouvernement. Comme beaucoup d’autres, il sera emmené au Stade Chili (et d’autres au Stade National), ou il sera torture, frappe, menace, jusqu’à la mort, par le fameux El Principe.

23 ans plus tard, un groupe de personnes de la Commission Funa entre dans le Ministère du Travail ou travaille Edwin Dimter Bianchi identifie comme étant El Principe. Le groupe se rend jusqu’à son bureau pour faire ce qu’on appelle une funa. C’est a dire une dénonciation publique, face-a-face.

(Pour voir comment ca se passe, vidéo ici)

Il l’accuse publiquement d’être El Principe, et a ce titre, d’être responsable de la mort ou de la disparition de centaines de personnes au moment du coup d’État. Il y a des cameras, les membres de la Commission crient “assassin” et distribuent des documents d’information aux personnes du Ministère. Quand ils se rendent au domicile des “assassins” ils informent leurs voisins qu’a cote de chez eux vit un criminel. Dans la rue des dizaines de personnes sont rassemblées et défilent avec des banderoles, en chantant “El derecho de vivir en paz” (le droit de vivre en paix) de Victor Jara (vidéo ici)

L’existence de ce phénomène de dénonciation publique se justifie par l’absence de justice. Depuis 1990, quand Pinochet quitte le pouvoir, le gouvernement chilien n’a pas puni ces criminels. Il n’y a même pas eu de procès pour définir les responsabilités de chacun et les peines le cas échéant. La réconciliation nationale ne peut pas se faire dans ces conditions la. Les hommes qui ont commis les pires horreurs dans les jours suivant le coup d’État et pendant toute la dictature vivent, travaillent, sortent, en toute impunité. Tellement impunément que la Commission Funa peut trouver sans problème les coordonnées de chacun dans l’annuaire téléphonique. Ces criminels ne craignent rien car la justice chilienne ne les inquiète pas.

Cependant, a voir les images des funas, il y a quelque chose de dérangeant. Il s’agit de délation publique, il y a une certaine forme de violence dans ces attaques, un sentiment de vengeance personnelle. Bien sur, ces dénonciations publiques se justifient par l’absence même de justice, mais il n’y a aucun caractère officiel ou légal de ces actions. Ces hommes restent innocents jusqu’à preuve de leur culpabilité, preuve qui doit être apportée par la justice chilienne. C’est la le but de la funa, non seulement dénoncer publiquement, mais surtout générer une prise de conscience collective et une réaction de la part de la Justice.

Ainsi, a la suite de la funa de Victor Jara, Edwin Dimter Bianchi a été renvoyé du Ministère et son procès est encore en cours aujourd’hui. Mais combien d’autres ne seront pas juges?

A l’image de l’Allemagne qui assume totalement son passe et le régime nazi, le Chili se doit de reconnaitre les crimes commis pendant la dictature de Pinochet, qui est mort sans avoir été jugé ni condamné, et de punir les responsables. C’est bien la moindre des choses pour un peuple qui a souffert et pour toutes les victimes de cette dictature.

17 janvier, 2008

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